le pilori

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Il se trouve, cher maître, que nous avons une connaissance en commun. Aussi, comment ne pas penser à vous. A ce gâchis. La vue sur le périph depuis la porte de Montreuil est-elle si différente de celle d’une chambre de l’hôpital Européen Georges Pompidou, près de la porte de Versailles ? Comment échapper à son destin ? Que c’est con l’existence ! Deux balles dans le buffet, comme un vulgaire truand. Pas mieux. Vous voici donc ramené au cliché, si loin du boulevard Raspail, si loin du cabinet feutré d’un célèbre avocat. Ci loin de vous-même, si près de cette gueule de méchant au regard trouble qu’on croirait tout droit sorti d’un film noir des années 50.

Maître jarim Achoui.

Qu’allez-vous faire de cette vie qui s’ouvre à vous ? Vous avez eu la chance, comme moi, comme bien d’autres (on est pas seuls, merde) de mourir une fois, presque pour de bon, et de vivre encore un peu.

Alors ? Ca fait quoi ? C’est comment l’air qui emplit une fois encore ses poumons ? C’est comment la lumière, le visage de l’infirmière, les bruits du couloir, les rires des aides-soignantes le matin ?

Vous n’avez jamais été aussi libre. Croyez-moi. La mort, à tout moment peut revenir vous chercher, en scooter ou même à pieds. Comme tout le monde ici bas. La liberté à ceci de terrible, que cette fois vous savez. Vous savez que tout repose sur vous, que cela ne tient qu’à vous. Que cela n’a qu’un temps, de toute façon.

Alors bonne chance pour cette nouvelle journée, Cher Maître.

Ce matin Louison était malade. Elle nous couve quelque chose avec ses 38,5°. Je me souviens que lorsque j’étais enfant, j’adorais être malade.

1- D’abord, quand j’étais malade je mangeais du jambon blanc et du riz (mon plat préféré d’alors).

2- Je restais en pyjama toute la journée et je faisais ce que je voulais, par exemple regarder la télé (à partir du moment ou la TV est venue habiter chez nous, évidemment).

3- Ma mère se montrait attentionnée.

4- En général, je n’étais pas si malade que ça ; j’aimais bien l’idée que je trompais mon monde.

5- Je dormais beaucoup, ce qui me permettait de rêver que j’étais quelqu’un d’autre. Ce qui finissait toujours en grosse déception lorsque je me réveillais (mais bon).

6- A quatre heures et demi, je regardais passer les enfants qui rentraient de l’école en me cachant derrière le rideau du salon. J’aimais les entendre rire et crier, chanter ou se disputer sans qu’ils ne puissent me voir. J’aimais aussi l’odeur particulière des rideaux.

7- Bémol ; le soir venu, je ne parvenais jamais à m’endormir…

Malade de quoi ?

Hôpital !

13h00 : EFR (exploration fonctionnelle respiratoire)

14h00 : échographie cardiaque

15h00 : radio des poumons

15h30 : consultation de pneumologie

Franchement j’adore mon deuxième chez moi :
Hmmm ! Cette bonne odeur d’hôpital, ces « Junkies » qui déambulent en pyjamas improbables et en chaussons avec leur dose plantée dans le bras et leurs cheveux dans la poche. Les plus fainéants se font pousser par un antillais toujours accompagné d’un pote avec qui il refait le monde toute la journée. Ils sont particulièrement nuls en refaisage de monde les antillais. Je dis ça au vu du temps qu’ils y passent et au vu de l’état de la planète.

Je commence toujours ma journée par un rapide arrêt au kiosque à journaux.
Oui, c’est un peu comme une gare un grand hôpital comme Saint-Louis, sauf que, évidemment, on ne sait jamais très bien quand on va partir :

– Vous attendez depuis longtemps ?

– Deux ans.

– C’est long.

– Comme vous dites.

Enfin je dis ça, c’est un peu facile pour moi, je ne fais plus partie des types en danger. Aussi, je peut mater négligemment les petites infirmières et les nouvelles internes qui se baladent pour se faire draguer avant d’aller à mes petits rendez-vous.

Comme toujours, je vais beaucoup me faire chier.
Je vais lire, je vais taper le « concours de maladie » avec des mourants. Ce qui est amusant, c’est d’essayer de deviner qui est le plus fichu parmi nous. C’est un jeu difficile. Il y a toujours un pauvre allergique flanqué de sa femme ou de sa fille pour vous regarder avec son air de chien battu, au bout du rouleau, prompt à se plaindre : « tu vois là, ben j’peux plus parler, j’peux plus… », il y a aussi des types au costard noir élégant à qui on vient de diagnostiquer un cancer du poumon et qui téléphone à un pote pour tailler la bavette l’air de rien. Il y a ceux qui ont trouvé dans leurs petits soucis une façon d’exister à bon compte, il y a les inquiets, les paniqueurs, il a les branleurs, les je m’enfoutistes : « Ben il est où Mr Bidule ? » « Il est est à la cafète ! »

Par ici la sortie, petit bonhomme !

Et puis il y a les infirmières et les aides-soignantes et leurs promesses de parties de jambes en l’air sur des plumards hydrauliques.

Je sais que cela peut paraître bizarre, mais si je me suis formé pendant deux ans à la réflexologie, c’est pour un jour, qui sait, pouvoir travailler dans un hôsto de ce genre. Drôle de théâtre en vérité. Saint-Louis est un concentré d’urgence de vie. Ce qui s’y passe est puissant et vivifiant. C’est un lieu de vérités qui se disent, d’adieux, de pleurs, de joies, de vie ; un vrai quai de gare je vous dis.

On ne se sent jamais plus vivant que là, au milieu de la vérité la plus crue.

« Merde ! J’suis être en retard ! »

La vie s’égrène, ou plutôt, elle fuit.
Goutte après goutte, elle s’échappe d’un robinet au joint douteux. Et aucun plombier, jamais, ne peut rien pour vous : trop de rendez-vous, pas le temps, débordé.

Une nuit, je me suis aperçu que la petite musique s’était interrompue. Plus aucune goutte ne s’échappait. Depuis quand ? J’ai souri en fixant machinalement mon image dans le miroir de la salle de bain. Mais c’était juste assourdissant ce silence tout à coup.

C’est à peu près à ce moment là que j’ai commencé à entendre mon coeur battre (frapper serait plus juste) dans ma poitrine. Je regrettais presque les gouttes de mon robinet. J’entendais ce fichu coeur de plus en plus souvent. Qui battait vite, de plus en plus vite, et de plus en plus fort, au point de m’empêcher de dormir à force de résonner à l’intérieur de mon fichu moi. Insupportable et angoissant.

Ce fameux matin, ma chérie m’a dit : « Ou bien tu passes l’aspirateur, où tu vas aux urgences ! » J’ai passé l’aspirateur consciencieusement, ne négligeant aucun recoin, débarrassant la poussière amoncelée, effaçant mes traces, puis sans rien dire, blanc comme un linge, sur un filet d’air qui me restait encore, je me suis traîné jusqu’aux urgences. Ils ont fait des radios, ils ont dit : « ça va aller » Puis ils ont dit : « Monsieur, je crois qu’on va vous gardez chez nous un petit peu. »

Ma tête, tout doucement est retombée sur le skaï froid de la table d’auscultation, j’ai fixé les néons blancs accrochés au plafond. Une larme a glissé, mécaniquement. J’ai pensé à la table de la morgue, j’ai cligné les yeux pour faire disparaître cette image. J’étais prêt. Je le savais. Depuis toujours je savais ce qui m’attendait. Je n’attendais même que cela : mourir vite.

Derrière les écrans de télé Florence Aubenas était prisonnière. Ca faisait bizarre. J’ai tenu le standard de Libé le soir pendant trois ans, je la connaissais. Pas très bien, mais elle m’était sympathique. Nous étions là, elle et moi, à nous regarder, elle assise auprès de ces tortionnaires, moi allongé, avec mes médecins omniscients qui me regardaient avec circonspection : SRAS, Sida, maladie mutante non identifiée ?

Ma mère n’est jamais venue me voir à Saint-Louis : « Tu comprends, Guy n’aime pas rouler dans Paris. Et puis c’est difficile de se garer »

Je remercie la maladie pour son aide précieuse. Sans elle, évidemment, je serais mort aujourd’hui. Mort de chagrin, d’effroi, de peur, de stagnation. Mort sans avoir compris. Comme l’autre (il se reconnaîtra).

Le Syndrome de Churg & Strauss est une maladie auto-immune qui touche une personne sur un million. Autant dire que j’ai de la chance. Elle peut vous tuer très rapidement, si vous en décidez ainsi, elle peut aussi se montrer gentille avec vous, si vous en décidez ainsi.

Aujourd’hui le robinet fuit à nouveau. A son petit rythme précieux. Je le regarde faire avec quiétude. Ma vie est différente, j’ai changé beaucoup de choses : tout. J’ai même accepter d’apprendre, pour une fois. Je ne compte plus les gouttes, simplement avec elles je vais et… Et je… goûte ?

Ben, pourquoi je parle de ça aujourd’hui, moi ? Je sais. L’aspirateur : il faut que je passe l’aspirateur. Il y a un bordel ici.

 

P.S. : A ceux que cela intéresse, les maladie auto-immunes sont dues à une hyper sensibilité du système immunitaire. Autrement dit, votre corps considère certaines de vos cellules comme étrangères à lui-même et il tente, avec beaucoup de persévérance et d’efficacité, de les tuer.

Oui, votre corps cherche à vous tuer…


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