le pilori

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Hier, lors de ma petite promenade du matin avec Thérèse, on l’a vu. Le Parisien. Il se tenait au pied d’un arbre, en face de l’école élémentaire. Il faisait frisquet dehors et on aurait dit une poule qui couve un oeuf. Il avait la tête rentré, il ne bougeait pas pour résister à l’humidité et au vent. Il s’est contenté de suivre Thérèse des yeux quand elle s’est approchée très près de lui en le reniflant. Un vrai clochard, un pauvre rat des villes, sale, gris et malade. J’ai dit : « Non ! » Et Thérèse, parfaitement éduquée, parfaitement maîtrisée telle la lame d’un sabre japonais aux mains d’un valeureux Samouraï, s’est immobilisée. Elle a tournée vers moi sa gueule remplit de sauvagerie, a pris la mesure de ma domination sur elle, a décidé de renoncer à la curée à laquelle elle était pourtant destinée.

J’ai regardé le pigeon parisien agonisant. Il m’a regardé un instant, puis il a baissé la tête à nouveau. Thérèse et moi avons poursuivi notre balade dans la ville. Mais j’ai plusieurs fois repensé au pigeon.

Nous sommes repassés devant l’école élémentaire avant de rentrer à la maison. Le pigeon de Paris n’avait pas bougé. Simplement il n’avait plus de tête. La lame d’un sabre était passée par là. Des plumes blanches, pareilles à celles d’un oreiller, étaient dispersées tout autour. Poussées par le vent humide, elles s’éloignaient inexorablement du cadavre. J’en ai même vu quelques unes s’envoler doucement.

Le Parisien (pigeon vole)

Ils sont arrivés l’un contre l’autre sur le quai du métro.

Lui, il serrait la fille au plus près, son bras musclé enroulé autour de son cou à elle. Elle, déséquilibrée par l’étreinte de son compagnon, pliait comme un roseau, et elle riait fort. Elle ne ménageait pas ses efforts pour que l’on remarque sa dentition parfaite. Oui, elle était magnifique. Métisse, longiligne, un brin aguicheuse dans son jeans moulant vaguement démodé, des petits yeux marrons vifs et brillants, des lèvres fines et pourtant divinement charnues, c’est à dire pas trop. Vrai, cette fille avait beaucoup de chien, même si elle semblait s’obstiner à vouloir croire qu’elle avait une classe de folie.

Non, le monde ne serait jamais à ses pieds. A ses pieds, il n’y avait que lui. Son black épais, cheveux crépus savamment organisés en tresses très fines qui couraient en rangs d’oignons vers l’arrière de son crâne. Paupières lourdes sur yeux globuleux et vitreux, la lèvre supérieure démesurément longue qui formait comme une casquette au-dessus de sa bouche et le faisait étrangement ressembler à Titeuf. Gourmette en argent. Les anneaux formaient de minuscules menottes reliées entre elles. J’imaginai qu’il s’agissait d’un cadeau de la fille. Ca ressemblait à l’idée que je me faisais d’elle en tout cas. C’est réducteur ? Je sais, je sais. C’est toujours un peu comme ça les croquis.

Ils se sont installées en face de moi dans le wagon du métro. Il a posé son bras, celui à la gourmette sur le dossier de la banquette, juste derrière la tête de la fille. Elle s’est appuyée dessus en roulant des yeux comme une actrice. Ensuite elle a parlé. Une voix joliment éraillée, un ton de garçon manqué très jolie, mais son vocabulaire de train de banlieue plaqué sur sa certitude d’être le Top de la Fille, ça donnait franchement envie de sortir un calibre pour lui demander, à elle et à Titeuf, de dégager de ma banquette. Titeuf, non plus, ça le branchait pas trop de discuter apparement, alors il a mangé la bouche de la fille pendant un bon moment, après quoi il m’a regardé avec sa paupière lourde, son oeil vitreux et sa bouche de titeuf, comme pour mieux me dire : « Elle te fais bander la cocotte, mais elle à Moi, c’est Ma chose U know. »

La fille a glissé son petit museau très joli dans le cou de Titeuf, elle a respiré son odeur et tripoté son Tee-shirt de Winneur entre son pouce et son index, puis elle a redressé la tête en minaudant :

– Quoi de neuf, aujourd’hui, Bébé ?

– Nasri reste à Marseille !

– C’est vrai, Bébé ? C’est bien.

– Oui. Il est pas assez mûr pour les grands clubs. A Marseille, il est le patron, le club joue pour lui. Il gère.

– Et en équipe de France ? Il est en équipe de France ?

– Il apprend. Il découvre. Il est fort.

– C’est super.

– Oui. Sa carrière décolle. Il faut avoir les nerfs solides, chérie. C’est ça le business !

– Tu l’as dit Bébé.

Ce soir tu es sortie. Un anniversaire où je n’ai pas voulu aller avec toi. Comme chaque fois que tu t’éloignes, j’ai peur. Oui, voilà, c’est le mot, le mot terrible, stupide. J’ai peur, comme une vieille femme. Peur de ne plus jamais te revoir. A l’instant où nos yeux se séparent, immanquablement j’imagine que c’est peut-être la dernière fois que je les vois. J’envisage le pire. La mort. Ta mort. Le vide qui prend ta place dans notre lit le soir.

Après ; évidemment, quelques secondes après, je me raisonne. Non, tu ne vas pas mourir, c’est idiot. Peut-être. Forcément, tu vas revenir te glisser dans nos draps, et comme à chaque fois que tu t’éloignes, je ferais semblant de dormir. Comme à chaque fois, demain nous rirons ensemble. Et je ferais mon malin. C’est sûr.

Tu m’as envoyé un texto tout à l’heure sur mon portable, et moi, minuscule et seul derrière mon ordinateur, je te réponds ici, ceci : « Moi aussi ! »

Le mur est là, il est comme ça. Comme je l’ai voulu. Exactement.

Bibliothèque murale personnelle

Il y a, dedans mon mur, du bordel et des livres (pleins) que je n’ai pas encore lu. D’autres (quelques uns) que j’ai déjà lu. Il y a des rayons, exactement comme dans une librairie. Il y a d’abord le rayon Littérature américaine, Mon rayon ; le préféré – comme il y a le fils préféré. Dedans, bizarrement on trouve même quelques français qui écrivent un peu comme des ricains : JP Dubois, Djian, Ravalec, Annie Saumont (je sais, il y en a pleins qui doivent se gausser devant leurs ordis, je les laisse faire, moi je me comprends…). Il y a aussi le rayon Littérature Française, l’étagère Médecine douce, Développement Personnel, Psy, le rayon Informatique et aussi le coin Essais, Photos, Voyages, Architecture et Décoration, Histoire, le rayon Littérature Hispanique. Tout en bas, on trouve quelques livres pour enfants dans le rayon Enfants, notamment l’excellent Claude Ponti, et le non moins formidable Philippe Corentin. Je conserve aussi les livres que j’ai détesté et aussi ceux qu’on m’a offert et que je sais que je ne lirais jamais. Je les garde, oui. Je les aime aussi. Evidemment ce classement n’est qu’apparent, car mon mur, forcément, est toujours en bordel. Bientôt, promis, juré, j’y mettrais de l’ordre.

Sinon, sur mon mur, on trouve aussi des photos de mes enfants, de ma concubine, et même de Moi. Si. Il y a également un Buddha en bois, un authentique chapeau Cubain, des masque magnifiques provenant du Film Ridicule de Patrice Lecomte. Il y a encore quelques chèques pas encore encaissés, des clefs, un iPod, et aussi de la poussière.

Y a pas à dire, je l’aime mon mur…

17h24 et 52″
Souvent on dit : « Que le temps passe vite ! » Et même : « Le temps s’écoule trop vite ! »

17h25 et 07″
Pourtant, le temps, à notre échelle d’homme, est une donnée immuable. C’est en tout cas ainsi que l’homme le ressent, qu’il le vit. C’est d’ailleurs la seule raison qui explique l’acharnement des humains à détruire leur environnement jusqu’à hypothéquer leur propre survie. Mais ceci est une autre histoire…

17h26 et 48″
Revenons à ce bon vieux temps qui passe.

17h27 et 10″
Il passe.

17h27 et 19″
Cependant demain sera comme hier, puis viendra après demain et le jour d’après, et un autre jour encore.

17h27 et 54″
Il y a toujours un demain. A l’égal du précédent. C’est donc bien nous qui passons.

17h28 et 22″
Pas le temps.

17h28 et 29″
Oui, nous nous écoulons. Comme le sable dans son sablier.

17h29 et 00″
Finalement, l’Homme est un Sage ; continuons à parler du temps qu’il fait et du temps qui passe, c’est beaucoup plus rassurant…

L’avenir appartient au Printemps

façade du magasin Le Printemps – Nation, Paris – 20ème

C’est une vérité inhérente au genre humain ; apparemment.

Sinon, comment expliquer ce regard très particulier, vaguement hautain et attendri en même temps, vaguement consterné aussi, que posent toutes les petites filles du monde sur leur grand con de papa, et ce dès leur plus jeune âge ?

Qu’un papa tchétchène ou qu’un papa américain s’explose le doigt avec son gros marteau, qu’il laisse exprimer sa douce fibre poétique : « Pute borgne de fils de chèvre sans mère ! » Son fils plissera les yeux de douleur, compatissant avec lui. Et sa petite fille, immanquablement, portera sur son père un regard attendri qui dit, « Mon Dieu qu’il est con ! », qui dit aussi qu’elle est une femme, déjà, inscrite dans la longue marche du temps. Avec son rôle à jouer, qu’elle connaît déjà sans avoir à l’apprendre. C’est par elle que l’espèce humaine se perpétue. Depuis toujours, elle porte et fabrique les petits d’hommes, elle les protège. Ca donne un certain sens des responsabilités, ça donne aussi une petite tendance au « melon ».

En même temps, on a besoin d’elles pour faire la vaisselle.

Il était prévu que je dépose ici une petite vidéo de ma concubine et de notre plus grande fille se débattant avec leurs parts de pizza. Un vrai carnage homérique. D’ailleurs Omer lui-même, ce cher Omer Simpson, n’aurait pas fait mieux. Malheureusement, la mise en boite avec un simple appareil photo numérique, n’avait, au final, pas le caractère spécifiquement cinématographique que j’espérais. Vous resterez donc sur votre faim. Mon clébard aussi, qui aurait tant apprécié que tout finisse par terre, comme d’habitude.

P.S. 1 : Pour information, il s’agissait d’une pizza bio de chez Picard ; pas si mauvaise que ça au demeurant, d’autant que ma très chère concubine l’avait agrémentée d’un léger filet d’huile d’olive, première pression à froid il va sans dire.

P.S. 2 : La grande ayant fait tomber sa part de Comté Grand Cru, le clébard est reparti heureux à sa niche, il lui en faut peu.


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